Too much information – et puis merde.

Je ne sais jamais où tracer la ligne pour les informations que je donne sur les réseaux. Est-ce que j’évite des mots-clés, est-ce que je reste vague ? Est-ce que je suis une “ligne éditoriale” (me prends-je au sérieux ?) .

Difficile de raconter des situations extrêmement précises et originales quand ma vie a dépendu de juges très arbitraires, j’avais si peur de m’exposer.

Sauf qu’à être tellement vague, les gens qui me lisent n’y comprennent rien.

Jusqu’ici, je parle de fatigue, de troubles psys dont on voit bien que je dépriiiiiime régulièrement, et que parfois je suis une pile Duracell. Que j’ai été soignante, c’est dans ma bio et ça me permet de balancer des arguments d’autorité à des gens qui parfois sont mieux informés. (Je ne suis toujours pas remise d’un infsplaining que j’ai commis sur un dentifrice, mais sur la B12 j’assume totalement le spam).

Poser les mots, ce n’est pas seulement afficher ma petite vie. Poser les mots ça rend les choses réelles, assumées, comme si je donnais corps à mes hypothèses, comme si je m’assumais moi-même ? Mais voyons donc!

Et dans tout ça, me direz-vous, combien de lignes viens-je d’écrire pour éviter le sujet.

Hé, ça va, moi j’ai attendu sept ans. Ou une trentaine d’années. Ou quatre ans.

Et j’en ai chié, deux ans, puis deux ans encore, pour qu’enfin ma situation professionnelle et financière se stabilise et que je ne me sente plus (trop) traquée dans le fameux groupe des “zassistés”, ces fraudeurs par défaut.

Or donc (voici leur histoire, toum toum) :

Je bossais en tant qu’infirmière. J’avais déjà eu des “phases”. Je savais que j’avais “des phases”. Si je n’arrivais plus à faire du sport, je savais qu’à un moment j’en aurais envie spontanément et que j’allais en faire plein, me passionner pour un truc, et saouler tout mon entourage avec ça, pour n’en avoir plus rien à faire deux ans après.

Je savais que les boulots de routine me rendaient complètement zombie, que je faisais vite n’importe quoi si je n’étais pas stimulée ou que le sujet ne m’intéressait pas.

Je savais depuis l’enfance que j’étais une meuf “bizarre”, “particulière”, que je provoquais beaucoup de rejet, et que chaque situation illogique et injuste me faisait l’impression qu’une scie était le DJ de mon cerveau. Il suffisait d’une règle que je me faisais chier à respecter soit changée “parce que c’est comme ça”, pour que je pète un câble.

Là les gens de neuroadon, pardon, mastodon, savent de quoi je parle. Mais pour les personnes au fond, examinons ceci.

Pour le contexte, commençons il y a déjà 8 ans! quand je bossais jour ou nuit avec des Docteurs Carter et Susan Lewis. L’ambiance était beaucoup mieux qu’ailleurs, donc plutôt que me casser quand ça n’est plus allé, j’ai tunnélisé sur une formation et encore une autre et pourquoi pas cette spécialité et. Oups. J’en faisais des crises d’angoisse en vérifiant le nombre de fioles de Propofol.

Alors que la psychologue m’avait déjà dit de m’arrêter (mais jamais référée à un médecin, mouarf), c’est la médecin du travail qui m’a enjoint très fortement de le faire, 10 mois plus tard.

En plein dans cette dépression monstrueuse avec des idées noires qui m’attaquaient comme des goélands sur des poubelles, j’ai observé ces fameuses phases et l’humeur qui se cassait la gueule, chaque fois que j’avais repris le taf de nuit, encore plus basse qu’avant. À la personne qui m’a dit “il faut toucher le fond avant de remonter”, je répondrai de visiter la fosse des Mariannes avec le sous-marin d’un millionnaire.

Et, alors que j’avais de pauvres notions de la bipolarité (type 1/type 2, manie/ hypomanie comme dans les livres), j’ai croisé le livre de Lou Lubie sur la cyclothymie et j’ai posé cette BD en plein milieu en tremblant. En plein cœur, le truc. Bon, je me suis méfiée et je suis allée me renseigner ensuite. Mais enfin, cinq médecins et moults soignants plus tard, c’est acté que quand on me donne des antidépresseurs je pars en sucette : soit je suis tellement énervée et désespérée qu’il devient urgent d’en finir*, soit je suis la reine du monde et mon dieu, que ce sentiment est grisant. Et mon compte en banque lui, se demande ce qu’il a fait pour que j’applique le dicton “Après moi, le déluge” aussi vigoureusement. Et parfois il ne me faut même pas de médicaments, je veux me reconvertir dans un truc qui ne me conviendra pas ou alors je veux recueillir chien, lapins et chinchillas.

(*Ça s’appelle un épisode mixte et c’est assez dangereux en plus d’être mal identifié. Voir la fiche sur la bipolarité chez Igor Thiriez.)

Interlude, vous aurez compris que si j’ai autant de mal à dire les choses, c’est qu’on se fait GASLIGHTER tellement de fois dans ces parcours qu’on douterait presque de son prénom. Et pas juste par les soignant’es, même par le passant dans la rue.

Par exemple, tiens l’autisme. “Ah je pensais plutôt que tu étais HPI”, non HPI ça n’inclue pas bizarre dans sa définition. “Faut pas se ranger dans des cases”, de la part d’un proche qui s’étonnera toujours de sa fratrie si psychorigide. Les soignants version XXL du foutage de gueule : “vous êtes plutôt borderline que cyclothymique”, de la part d’une infirmière qui m’avait vue deux fois (et qui n’a aucune légitimité en matière de diagnostic de par sa profession, donc). Je vous passe les diagnostics ou refus de diagnostic de sous les fagots qu’on m’a sorti. Ce qui est malheureusement classique chez les femmes autistes qui sont passées sous les radars, mais aussi la bipolarité.

Pour le TDAH je me suis gaslightée moi-même, oké je remplis les critères en théorie mais je ne suis pas concernée, je n’oubliais pas tant de choses que ça petite, j’étais bonne en classe... Alors que j’avais en face de moi un proche bien autiste et bien TDAH, et que comme j’avais creusé le sujet entre-temps ça crevait les yeux. Le déni a cette force insoupçonnée de permettre de se dire non mais je cumule pas tous les diag, non plus, oh.

Après la scission professionnelle avec pertes et fracas, étonnamment sous un régulateur d’humeur ça allait vachement mieux. On est à un peu plus d’un an d’essais divers et variés de molécules face auxquelles mon corps déclenche l’alerte intrusion. Il a fallu encore quelques molécules pour trouver de quoi reprendre un taf.

Stage de reprise progressive, j’ai l’impression de redevenir étudiante et j’ai la gnaque de reprendre à un poste sans qu’on me prenne pour une abrutie.

Je tombe en pleines mesures Covid sur un poste sans nuits mais… en plein dedans la crise, avec tous les ingrédients pour un petit burn out bien épicé : trop d’heures, les mesures qui changent tous les jours et n’ont aucun sens (scientifique), voir notre espèce pratiquer le déni avec un aplomb toujours renouvelé, j’en passe.

Je change de crèmerie fissa quand on me fout sous ma coupe des gens qui mettent quatre heures à sortir un PDF, quand j’en fait 36 en mode robot (tuez-moi). J’arrive déjà épuisée et tout à redécouvrir, spoiler : je décompense en 2 semaines et au revoir ma profession, où vais-je que deviens-je.

Et là, mon pays de résidence a des mesures intéressantes mais originales : on peut t’aider à te reconvertir, zyva faire un stage où tu remontes ton temps de travail au fur et à mesure d’abord.

Burn-out ? Post-covid ? Décompensation quelconque ? Je deviens CRE-VÉE. Moi qui pétais la forme physiquement et marchais trois heures de suite pour essayer de fuir mes idées noires, j’ai des vertiges, le visage qui fourmille, je suis crevée après deux heures de taf super facile, enfin facile, faudrait déjà me concentrer dessus et là, j’y arrive pas.

Recommence la bataille, moi je dis que c’est pas normal, on me dit “c’est la dépression”. Heureusement, là où je fais cette sorte de stage, on me dit enfin que j’ai le droit d’avoir une vie après le taf et qu’être crevée en rentrant chez moi n’est pas un but dans la vie. J’ai plutôt grandi en mode serre les dents, ça va passer, voyez.

Arrive le Grand Stress de l’Expertise, où un Grand Prêtre de la Médecine doit décider si oui ou non tu as le droit de ne plus bosser quelques temps, ou d’aller retourner mourir au boulot. “Ah donc vous faites ce stage dans le canton” dit-il d’un ton affirmatif, perdu c’était exactement de l’autre côté de la boussole.

Arrive enfin la reconnaissance d’invalidité, des aides qui se succèdent, qui s’entrechoquent encore maintenant (il va falloir que je rembourse une aide parce qu’une autre vient d’arriver mais les impôts en ont déjà bouffé une partie, on s’emmerde jamais). Mais je suis toujours crevée.

Le moral fluctue beaucoup, d’ailleurs je refais le rat de laboratoire, ce qui ironiquement permet aux soignants d’observer ces phases d’euphorie bulles de champagne. Tant qu’on ne me remet pas sous le traitement hospitalier que t’es sensé faire des good trips dessus et que moi j’en ressors avec un syndrome post-traumatique, je me dis que j’ai vu pire.

J’insiste, grâce (oui) aux soignants de psy, pour évaluer cette fatigue physique et ces symptômes louches. Je me retrouve dans la fabuleuse essoreuse des délais, des “on attend la spé A pour déclencher la spé B”, de l’inconnue de “est-ce que ce nouveau soignant va me croire” ?

Et cette semaine, je vais voir l’ophtalmo parce que je ne supporte mes lentilles (j’en remets depuis quelques mois) que 3 ou 4 heures. Elle dit : sécheresse, fatigue ? Hmmm. Et la sécheresse étant du niveau du désert de Gobie, je la vois faire cliqueter ses rouages et dire qu’elle va faire un courrier au spécialiste (que je n’ai donc pas encore vu), parce qu’il faudrait investiguer un Sjögren. Une maladie auto-immune en général pas grave et juste super nulle, facteur de risque (parfois) pour d’autres maladies auto-immunes.

J’avais décidé de consulter une nouvelle généraliste, et elle s’est emparée de l’idée en faisant des courriers pour encore d’autres spécialistes.

Voilà, j’en suis là. J’ai des réponses pour ma psyché, pas encore pour le physique, mais il y a des pistes et surtout, eh bien pour une fois on me croit et on ne me rabaisse pas.

Poser des mots, c’est pas se ranger dans une case, c’est donner un sens à ce qui se passe dans ma vie. Même si ça fait beaucoup de mots.