laska

Laska

— Tu ne dors pas ?

— Non. Tu n’arrives pas non plus ?

— Non, ça doit être la lune.

On a commencé à parler, à la lueur de cette jolie lune, à la table de la cuisine.

Moi, c’était pas la lune. Je lui ai déballé, toutes les petites piques, toutes les exclusions, les humiliations. C’était comme au collège avant que j’en change pour être avec ma copine. Cette même copine avec qui on était ensemble ces vacances-ci. Mais pas dans la même équipe. Harcelée par son équipe à elle, par une cheffe d’équipe qui m’aimait bien. Elle et ma cheffe, juste devant moi, ont rigolé qu’elles auraient bien voulu nous échanger.

Me faire hurler dans les oreilles par la coconne de l’équipe. Dire à une fille qu’on lui a parlé derrière son dos (jamais faire ça, jamais) et elle revient avec l’hypocrite en question qui dit que je mens. Les filles qui viennent me demander des comptes parce que sur mon pyjama il y a une étiquette (10 ? 12 ?) ans alors que j’en ai 13.

Les cheftaines, adultes, qui ne calculent rien. Chaque jour un petit laïus inspiré de la Bible et des règles des Guides de France, en mode ravi de la crèche aimévoulézunlézotres. Cinq minutes après, comme si ces mots n’avaient aucun sens, moquons-nous les uns des autres.

Ah si, les adultes ont fait une réunion d’équipe, une fois. Les filles ont râlé sur moi. J’étais pas très camping à la dure, un peu plus enfant qu’ado, pas du tout intéressée par Di Caprio, complètement autiste. Est-une raison valable ?

Je n’ai pas souvenir de ce qu’ont dit les cheftaines, qui avaient maximum 22 ans. Mais ça n’avait pas arrangé la situation.

— Papa, les Guides, c’est fini pour moi.

Je me déteste de ne pas avoir fait la paix avec ça.

Que ces souvenirs viennent me frapper me disant, tu ne vaux rien, tu seras oubliée sans problème. Causer de l’inquiétude à ma famille, c’est pire que tout. J’ai l’impression de prendre la place que je n’aurais pas dû prendre.

Darby me rassure d’un côté, je ne suis pas la seule à pleurer pour des souvenirs ridicules. “Ah mais si on offre un appareil photo à Ayu, il faut offrir la radio CD [qu’on a refusé] à Laska”. Mais je dois inventer ce genre de chose, n’est-ce pas ? Ou exagérer, c’était juste une fois comme ça, n’en fait pas une montagne. Et Darby est un personnage inventé, enfin.

Les souvenirs prennent une vie propre, une intention qu’il n’y avait pas, ou pas comme ça. Il n’y avait pas, d’intention. Tu vois, ce n’est pas le pire scénario, tu ne pourrais pas passer à autre chose ? Qu’est-ce que tu attends, qu’ils soient parfaits ? Ou est-ce que voudrais juste qu’on me croie ?

Dans mon entourage, on cherche juste à passer à autre chose, ou l’on ne me croit pas, et je préfère écrire qu’en parler et vomir toute cette bile inutile, destructrice, datée.

Autant de souvenirs négatifs, ce n’est pas normal. Je ne me sentais pas bien tout le temps. Au collège, avec le bullying, évidemment. Et ce qui semble un détail pour nombre de gens. L’humidité de la bruine constante. Le chauffage toujours trop bas. Ne pas arriver à m’endormir, terrifiée, des années et des années durant. Les vacances en montagne, entre soi, et chaque soir ce froid qui me glace, que je ne supporte toujours pas.

Voir les vieux gréements passer le long du fleuve à côté d’un champ qui pue, qui pue, qui pue. On peut s’en aller ? Non, on va passer des heures ici. Camper en Bretagne et l’odeur du lisier pas loin.

Tu sens les petites fleurs de cet arbre ? Non, je ne sens rien. Je ne sens que les odeurs très fortes et qui me dérangent. Les bons souvenirs se transforment, quand je vais encore moins bien, en mauvais. Caresser les chats devient angoissant, je ne m’en occupe pas bien, je suis impatiente, je n’en fais pas assez.

Il suffit de ne pas y penser, voyons. De se concentrer sur le positif. De respirer. De compter 5-4-3-2-1.

Moi, pour penser à autre chose, je regarde des séries…

Je suis tombée par hasard sur Love Life via Netflix. Une série avec Anna Kendrick ? Let’s go !

Je pourrais dire que Netflix a d’abord lancé la deuxième saison SANS Anna Kendrick (scandale!), que je trouve cette actrice choue même si je ne l’ai vue que dans Twilight et le truc avec les chorales chelous. Mais allons droit au but.

Il y a tout un épisode sur l’héroïne Darby à 14 ans, qui se prend un méga râteau et dont la mère a des paroles si maladroites qu’elles en sont rudes. Retour à sa vingt-trentaine, où elle va voir une psy parce que son mari profite d’elle. Ladite psy lui demande de réfléchir à pourquoi Darby pense ne pas mériter d’être aimée. Premier coup de pied dans ma face.

Ensuite, sa mère vient l’aider après une appendicite, est envahissante et self-centered, et elle propose d’aller passer du temps ensemble… Chercher un matelas pour son fils/le petit demi-frère adoré. Darby se retrouve à pleurer en disant que personne ne lui a jamais acheté de matelas.

Pourquoi je me retrouve à pleurer avec la Darby de 30 et de 14 ans, qui n’avons pas pu régler une fois pour toute, merde de balai à chiottes, ces failles ridicules de se sentir moins aimées, pas considérées voire carrément oubliées ? Pourquoi quand je raconte des trucs comme ça, c’est en plus aujourd’hui encore, minimisé ? “Je ne m’en souviens pas” (zut), “tu exagères” (évidemment).

C’est super pratique maintenant que la phrase “Tu es folle, ma fille” est devenue vraie. Une belle prophétie. Dans le mille, quelle ironie. La souffrance est une folie, une exagération. Les faits sont “ton interprétation”, encore presque vingt ans plus tard.

J’ai souvent des souvenirs avec beaucoup de contexte, assez précis. Pas celui-là. Je me souviens juste qu’on était autour de la table. Qui était là ? Toute la fratrie, une partie ? Qui s’en souvient ? J’ai envie de rire jaune à cette question. Je ne sais pas ce que j’étais en train de dire, probablement un reproche.

C’est un gros défaut, je retiens tout dans ma mémoire, je retiens tout ce qui me fait douter de ma sécurité, contre la personne. Et je ne sais pas me taire, être discrète, enfouir.

Je ne sais plus quel âge j’avais. J’étais déjà grandie, 15, 20 ans ? Je comprends pourquoi je ne me souviens pas de ce que j’ai dit avant, tellement la réponse semble disproportionnée. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite, ai-je réagi ? Je n’ai aucun souvenir, et je déteste ça.

J’aime avoir raison sur les faits et qu’ils soient détaillés, contextualisés, donc incontestables. Peut-être que c’est ma façon de garder le contrôle. Peut-être que c’est pour me dire que je ne suis pas folle.

[Je parle d’idées noires]

Répit. Le médicament du matin n’est plus là. A moins que ce soit juste mon horaire habituel de clarté mentale.

C’était bien, ces deux-trois semaines à fond les ballons. Je ne listerai pas tout ce que j’ai fait, de raisonnable à déraisonnable. Par exemple, m’inscrire sur 2 cours différents de sport, pour reprendre doucement… vraiment ? Y en a un qui m’a tuée, au passage. On va se contenter des étirements merci.

Et même les étirements, c’est vertiges et compagnie. C’est revenir en trottinant quelques mètres sous la pluie parce que je me fais arroser par les voitures, au bord du malaise.

Le fossé entre ce que je pouvais faire avant, il y a quelques années, et maintenant quand l’épuisement frappe, est cruel.

Les phases up me redonnent de l’énergie mais m’enlèvent du sommeil, et en une semaine j’ai l’impression de devenir un cadavre. La Fatigue me rattrape et rend ce plaisir fugitif. J’ai eu “de la chance” que ça dure si longtemps cette fois.

Le contrôle que j’avais sur mon corps, que je pensais avoir sur mon esprit, n’est plus là. Grève.

Que je pensais avoir. Je pensais aller bien, vraiment, quel kif, je peux bouger, j’organise plein de trucs, je passe par quelques monts et vaux et j’admire la neige au passage.

Madame veut quand même me voir chaque semaine. C’est risible, je ne vais pas si mal. Je ne prends pas les ponts pour des solutions, je ne fais pas de crise d’angoisse tous les deux pas.

J’ai juste écrit, dans une tentative de noter des trucs cools que j’ai envie de faire dans ma vie, que je ne méritais rien et surtout pas d’être heureuse. Franchement, pas de quoi se formaliser. Je vis comme ça depuis si longtemps, c’est mon normal à moi.

Parce que j’ai un catalogue de situations improbables autour de moi ou avec moi, je n’arrive pas à comprendre la vie intérieure des gars qui pensent que les merdes n’arrivent qu’aux autres et que je me prends la tête pour rien.

Ce trou noir qui aspire tout réconfort.

Et parfois, une petite chanson qui n’a l’air de rien. Elle me comprend, elle fait sortir un mélange de douleur et de douceur ensemble, il y a un peu de lumière et de vie.

Angèle, “Tout oublier”

November Ultra, “November”

Pauline Croze, “T’es beau”

Manu Chao, “Minha Galera”

Emma Peters, “Clandestina”

The Cranberries, “No need to argue”

Trio Mandili, “Galoba”

Je ne sais jamais où tracer la ligne pour les informations que je donne sur les réseaux. Est-ce que j’évite des mots-clés, est-ce que je reste vague ? Est-ce que je suis une “ligne éditoriale” (me prends-je au sérieux ?) .

Difficile de raconter des situations extrêmement précises et originales quand ma vie a dépendu de juges très arbitraires, j’avais si peur de m’exposer.

Sauf qu’à être tellement vague, les gens qui me lisent n’y comprennent rien.

Jusqu’ici, je parle de fatigue, de troubles psys dont on voit bien que je dépriiiiiime régulièrement, et que parfois je suis une pile Duracell. Que j’ai été soignante, c’est dans ma bio et ça me permet de balancer des arguments d’autorité à des gens qui parfois sont mieux informés. (Je ne suis toujours pas remise d’un infsplaining que j’ai commis sur un dentifrice, mais sur la B12 j’assume totalement le spam).

Poser les mots, ce n’est pas seulement afficher ma petite vie. Poser les mots ça rend les choses réelles, assumées, comme si je donnais corps à mes hypothèses, comme si je m’assumais moi-même ? Mais voyons dont!

Et dans tout ça, me direz-vous, combien de lignes viens-je d’écrire pour éviter le sujet.

Hé, ça va, moi j’ai attendu sept ans. Une trentaine d’années. Quatre ans.

Et j’en ai chié, deux ans, puis deux ans encore, pour qu’enfin ma situation professionnelle et financière se stabilise et que je ne me sente plus (trop) traquée dans le fameux groupe des “zassistés”, ces fraudeurs par défaut.

Or donc (voici leur histoire, toum toum) :

Je bossais en tant qu’infirmière. J’avais déjà eu des “phases”. Je savais que j’avais “des phases”. Si je n’arrivais plus à faire du sport, je savais qu’à un moment j’en aurais envie spontanément et que j’allais en faire plein, me passionner pour un truc, et saouler tout mon entourage avec ça, pour n’en avoir plus rien à faire deux ans après.

Je savais que les boulots de routine me rendaient complètement zombie, que je faisais vite n’importe quoi si je n’étais pas stimulée ou que le sujet ne m’intéressait pas.

Je savais depuis l’enfance que j’étais une meuf “bizarre”, “particulière”, que je provoquais beaucoup de rejet, et que chaque situation illogique et injuste me faisait l’impression qu’une scie faisait DJ dans mon cerveau. Il suffisait d’une règle que je me faisais chier à respecter soit changée “parce que c’est comme ça”, pour que je pète un câble.

Là les gens de neuroadon, pardon, mastodon, savent de quoi je parle. Mais pour les personnes au fond, examinons cela.

Pour le contexte, commençons il y a déjà 8 ans! quand je bossais jour ou nuit avec des Docteurs Carter et Susan Lewis. L’ambiance était beaucoup mieux qu’ailleurs, donc plutôt que me barrer quand ça n’est plus allé, j’ai tunnélisé sur une formation et encore une autre, et pourquoi pas cette spécialité et. Oups. Je faisais des crises d’angoisse tout en comptant le nombre de fioles de Propofol.

Alors que la psychologue m’avait déjà dit de m’arrêter (mais jamais référée à un médecin, mouarf), c’est le médecin du travail qui m’a enjoint très fortement de le faire, 10 mois plus tard.

En plein dans cette dépression monstrueuse avec des idées noires qui m’attaquaient comme des goélands sur des poubelles, j’ai observé ces fameuses phases et l’humeur qui se cassait la gueule, chaque fois que j’avais repris le taf de nuit, encore plus basse qu’avant. À la personne qui m’a dit “il faut toucher le fond avant de remonter”, je répondrai de visiter la fosse des Mariannes avec le sous-marin d’un millionnaire.

Et, alors que j’avais de pauvres notions de la bipolarité (type 1/type 2, manie/ hypomanie comme dans les livres), j’ai croisé le livre de Lou Lubie sur la cyclothymie et j’ai posé cette BD en plein milieu en tremblant. En plein cœur, le truc. Bon, je me suis méfiée et je suis allée me renseigner ensuite. Mais enfin, cinq médecins et moults soignants plus tard, c’est acté que quand on me donne des antidépresseurs je pars en sucette : soit je suis tellement énervée et désespérée qu’il devient urgent d’en finir*, soit je suis la reine du monde et mon dieu, que ce sentiment est grisant. Et mon compte en banque lui, se demande ce qu’il a fait pour que j’applique le dicton “Après moi, le déluge” aussi vigoureusement. Et parfois il ne me faut même pas de médicaments, je veux me reconvertir dans un truc qui ne me conviendra pas, ou alors je veux recueillir chien, lapins et chinchillas.

(*Ça s’appelle un épisode mixte et c’est assez dangereux en plus d’être mal identifié. Voir la fiche sur la bipolarité chez Igor Thiriez.)

Interlude, vous aurez compris que si j’ai autant de mal à dire les choses, c’est qu’on se fait GASLIGHTER tellement de fois dans ces parcours qu’on douterait presque de son prénom. Et pas juste par les soignant’es, même par le passant dans la rue.

Par exemple, tiens l’autisme. “Je pense que tu es plutôt HPI”. Non, HPI ça n’inclue pas bizarre dans sa définition. “Faut pas se ranger dans des cases”, de la part d’un proche qui s’étonnera toujours de sa fratrie si psychorigide. Les soignants, version XXL du foutage de gueule : “vous êtes plutôt borderline que cyclothymique”, de la part d’une infirmière qui m’avait vue deux fois. Donc qui n’a aucune légitimité en matière de diagnostic de par notre profession commune. Je vous passe les diagnostics ou refus de diagnostic de sous les fagots qu’on m’a sorti. Ce qui est malheureusement classique chez les femmes autistes qui sont passées sous les radars, mais aussi la bipolarité.

Pour le TDAH je me suis gaslightée moi-même, oké je remplis les critères en théorie mais je ne suis pas concernée, je n’oubliais pas tant de choses que ça petite, j’étais bonne en classe... Alors que j’avais en face de moi un proche bien autiste et bien TDAH, et que comme j’avais creusé le sujet entre-temps ça crevait les yeux. Le déni a cette force insoupçonnée pour se dire, je cumule pas tous les diag non plus, oh.

Après la scission professionnelle avec pertes et fracas, étonnamment sous un régulateur d’humeur ça allait vachement mieux. On est à un peu plus d’un an d’essais divers et variés de molécules face auxquelles mon corps déclenche l’alerte intrusion. Il a fallu encore quelques molécules pour trouver de quoi reprendre un taf.

Stage de reprise progressive en médecine du travail, j’ai l’impression de redevenir étudiante et j’ai la gnaque de reprendre un vrai poste sans qu’on me prenne pour une abrutie.

Je tombe en pleines mesures Covid sur un poste de bureau sans nuits mais… en plein dedans la crise, avec tous les ingrédients pour un petit burn out bien épicé : trop d’heures, les mesures qui changent tous les jours et n’ont aucun sens (scientifique), voir notre espèce pratiquer le déni avec un aplomb toujours renouvelé, j’en passe.

Je change de crèmerie fissa quand on me fout sous ma coupe des gens qui mettent quatre heures à sortir un PDF, quand j’en fait 36 en mode robot (tuez-moi). J’arrive en soins à domicile déjà épuisée et tout à redécouvrir, spoiler : je décompense en 2 semaines et au revoir ma profession, où vais-je que deviens-je.

Et là, mon pays de résidence a des mesures intéressantes mais originales : on peut t’aider à te reconvertir, zyva faire un stage administratif d’abord, où tu remontes ton temps de travail au fur et à mesure.

Burn-out ? Post-covid ? Décompensation quelconque ? Je deviens CRE-VÉE. Moi qui pétais la forme physiquement et marchais trois heures de suite pour essayer de fuir mes idées noires, j’ai des vertiges, le visage qui fourmille, je suis crevée après deux heures de taf super facile, enfin facile, faudrait déjà me concentrer dessus et là, j’y arrive pas.

Recommence la bataille où je dis que c’est pas normal, on me répond que “c’est la dépression”. Heureusement, au stage, on me dit enfin que j’ai le droit d’avoir une vie après le taf, et qu’être crevée en rentrant chez moi n’est pas un but dans la vie. J’ai plutôt grandi en mode serre les dents, ça va passer, voyez.

Arrive le Grand Stress de l’Expertise, où un Grand Prêtre de la Médecine doit décider si oui ou non tu as le droit de ne plus bosser quelques temps, ou d’aller retourner mourir au boulot. “Ah donc vous faites ce stage dans le canton” dit-il d’un ton affirmatif. Perdu, c’était exactement de l’autre côté de la boussole.

Arrive enfin la reconnaissance d’invalidité, des aides qui se succèdent, qui s’entrechoquent encore maintenant (il va falloir que je rembourse une aide parce qu’une autre vient d’arriver mais les impôts en ont déjà bouffé une partie, on s’emmerde jamais). Mais je suis toujours crevée.

Le moral fluctue beaucoup, d’ailleurs je refais le rat de laboratoire, ce qui ironiquement permet aux soignants d’observer ces phases d’euphorie bulles de champagne. Beaucoup plus courtes étant donné que la crevaison chronique me rattrape à chaque fois. Tant qu’on ne me remet pas sous le traitement hospitalier que t’es sensé faire des good trips dessus et que moi j’en ressors avec un syndrome post-traumatique, je me dis que j’ai vu pire.

J’insiste, grâce (oui) aux soignants de psy, pour évaluer cette fatigue physique et ces symptômes louches. Je me retrouve dans la fabuleuse essoreuse des délais, des “on attend la spé A pour déclencher la spé B”, et de l’inconnue : “est-ce que ce nouveau soignant va me croire” ?

Et cette semaine, je vais voir l’ophtalmo parce que je ne supporte plus mes lentilles (j’en remets depuis quelques mois) que 3 ou 4 heures. Elle dit : sécheresse, fatigue ? Hmmm. Et la sécheresse étant du niveau du désert de Gobi, je la vois faire cliqueter ses rouages et dire qu’elle va faire un courrier au spécialiste (que je n’ai donc pas encore vu), parce qu’il faudrait investiguer un Sjögren. Une maladie auto-immune en général pas grave et juste super nulle, facteur de risque (parfois) pour d’autres maladies auto-immunes.

J’avais décidé de consulter une nouvelle généraliste, et elle s’est emparée de l’idée en faisant des courriers pour encore d’autres spécialistes.

Voilà, j’en suis là. J’ai des réponses pour ma psyché, pas encore pour le physique, mais il y a des pistes et surtout, eh bien pour une fois on me croit et on ne me rabaisse pas.

Poser des mots, c’est pas se ranger dans une case, c’est donner un sens à ce qui se passe dans ma vie. Même si ça fait beaucoup de mots.

J'ai terminé trois BD dont j'ai bien envie de vous parler. Surtout que j'ai fini par la plus mignonne, ça m’a motivée.

Si vous préférez en savoir le moins possible avant de les lire, comme moi, ne lisez que le premier paragraphe pour chaque ouvrage :)

[Cet article évoque la santé mentale, de la violence parentale, des hospitalisations et des violences auto infligées pour les deux premières BD.]

D'abord, Qu'est-ce qui monte et qui descend, chroniques d'une borderline de KNL. Davantage un ouvrage illustré qu'une bande dessinée, c'est un récit autobiographique introuvable sur le site de l'éditeur Hachette. Le site web de l'autrice est aussi introuvable. J'espère qu'elle va bien, parce qu'elle est borderline. Ça veut dire qu'elle traverse des hauts et des bas très intenses, jusqu'à l'extrême. Une tendance à penser en noir ou blanc, un ami qui ne répond pas aux messages dans l'heure, c'est forcément qu'il ne l'apprécie plus. Tous ses symptômes, KNL les décrit super bien.

Elle parle des hospitalisations, des aspects légers du genre les blagues avec les soignant'es. Mais aussi la maltraitance de l'institution en France, quand en 2014 encore le téléphone est confisqué, le pyjama obligatoire, une visite par jour... Dans les points positifs, elle a rencontré de bons médecins et un équilibre médicamenteux. Enfin, équilibre fragile mais beaucoup d'espoir, toujours. Je suis assez étonnée qu'elle ne soit pas tombée sur des soignant'es maltraitant'es, en tout cas ce n'est pas évoqué. Elle ne relate aucun entretien médical d’ailleurs.

La chance qu'elle a et que de nombreux patients n'ont plus, c'est sa mère et son compagnon qui sont des soutiens indéfectibles. (Ce qui ne veut pas dire qu’elle devrait aller mieux que ça comme on peut parfois l’entendre).

Des discussions entre patient'es hospitalisé'es, ressort quelques indiscrétions mais surtout du soutien. (Déballer sa vie entière dès la première minute, c'est ce que j'avais constaté aussi, mais avec des horreurs au passage qui me hantent encore.)

Cette BD est très colorée et belle. Elle est aussi didactique (c'est à dire qui vise à instruire, je ne suis jamais au clair avec ce mot et c'est un peu ironique). Je la recommande, si vous la trouvez en bibliothèque vu que je ne sais pas si elle est disponible en rayon.


Passons à Chère Maman, les mères aussi peuvent être toxiques. De Sophie Adriansen et Melle Caroline (allez lire ses BD autobiographiques c'est absolument génial), le titre parle de lui-même.

Alix l'héroïne est assez effacée devant sa mère, qui la rabaisse tout le temps. Elle n'a pas les ressources pour se mettre les mots sur son comportement et elle lui trouve des excuses.

Mais à force d'entendre le fameux “On n'a qu'une mère” dont il faudrait s'accommoder de tout, elle se met, très progressivement, en colère. Là j'ai commencé à respirer, parce qu'au début j'avais envie de hurler.

Facile à dire, hein ? Quand on arrive 35 ans après et qu'on regarde ça de l'extérieur, qu'on a pas grandi avec. Les autres membres de la famille ne se rendent d'ailleurs pas compte du traitement que la mère inflige à sa fille. Et d'autant plus parce que c'est à cette fille-là.


Enfin, je devais finir avant le reste de ma pile L'amourante, parce que quelqu'un d'autre l'a réservé après moi à la bibliothèque. Quel chouette non-choix ! Ça parle d'une jeune femme, Louise, qui ne vieillit plus tant que quelqu'un l'aime.

C'est un peu Entretien avec un vampire où l'on traverse les siècles avec pertes et fracas. Mais du point de vue d'une femme , ça n'est pas la même expérience, qui l'eût cru. Et ça commence plus tôt dans l'Histoire. Qu'est-ce que c'est beau, tous ces paysages et ces voyages! Son amour de l'art aussi, de l'écriture de contes aux marionnettes.

Mais évidemment on se pose la question de qu'est-ce que c'est d'être humain, comment on vit en trompant les gens éternellement mais qu'on a une âme, enfin quelques scrupules.

Je me retrouve dans ce personnage assez froide, très blasée, peu intéressée par la passion qui porte nombre de ses congénères.

Et pourtant, c'est un bonbon parce que même si je ne suis quasi jamais amoureuse, j'aime les romances et mon cœur a craquelé avec Louise.

Bonnes lectures !

Je viens de finir une BD, Punk à sein de Magali Le Huche.

Je lis très souvent des témoignages de maladies en BD, je pourrais en faire un très gros article. (Un jour. En attendant je vous en mets quelques-uns à la fin).

L’autrice parisienne raconte son cancer du sein, sans utiliser les termes de “warrior”, ce genre de vocabulaire malvenu quand en vérité c’est la loterie devant l’issue.

Les phases de tout va bien aller, les phases où l’on fait semblant, celles où l’on est au fond du bac : tout est abordé, qu’est-ce qui fait mal, le rapport à son corps, les regrets. Les chirurgiens cons, ceux qui sont super, la salle de réveil.

Le fantôme de la mamie qui a eu un cancer jeune, qui n’en a jamais parlé et toute cette honte qu’elle portait. C’était pas mieux avant, non.

Les proches de Magali sont super, mais elle croise et raconte des patientes qui se font larguer illico.

(D’ailleurs, les statistiques de séparation selon le genre n’ont pas l’air si tranchées que ça. Mais si quelqu’un peut m’aider à comprendre ces pourcentages…).

Les passages les plus sympas sont sur ses copines de cancer et leurs “cafés nichons”. Tout de suite, une vieille amie l’appelle, une autre amie la met en relation avec une amie à elle. C’est tout bête, mais je n’aurais pas eu spontanément l’idée.

Le titre a un sens particulier : j’ai mis les Clash en fond, obligée. Quand certain’es se tournent vers la spiritualité, l’autrice évacue son trop-plein avec le punk. Et avec l’histoire des Clash, qui s’élevaient contre les injustices sociales. C’est inattendu, parler frontalement politique et musique dans ce genre de témoignage.

Les remerciements finissent sur l’importance des services publics. “Vive l’hôpital public”.

Que survivent les services publics à cette BD de 2025, ce serait bien, oui.

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Les BD de témoignages qui me viennent à l’esprit :

Globules et conséquences de Catherine Pioli. Sur sa leucémie, c’est très pédagogique et j’aime beaucoup le ton et le trait.

Le très connu mais finalement pas tant que ça (offrez le aux soignant’es autour de vous…) Goupil ou face de Lou Lubie sur la cyclothymie et la bipolarité. Ici aussi, très pédagogique. Et pas un ton lourd. (Journal d’une bipolaire est bien plus rude à lire mais témoigne d’une expérience plus floue du diagnostic).

Sur le diabète, L’escroqueuse est magistral. Expérience individuelle avec les effets secondaires et la difficulté des symptômes, le déni… Mais aussi la mainmise des laboratoires sur les traitements et toutes les injustices engendrées. Ça parle du diabète de type 1, celui qu’on a enfant (le type 2 étant acquis adulte).

Et je finis, malgré de nombreuses tentations (je n’ai qu’à jeter un oeil sur mes étagères) par les BD de Juliette Mercier sur sa maladie de Crohn. Beaucoup d’humour de dérision, mais pas de voile pudique sur les symptômes et leur impact.

Bonnes lectures !

Je cherchais un ancien programme de télé réalité donc j’ai pris un essai gratuit de Paramount plus. Comme quoi il faut toujours bien vérifier les catalogues par pays, enfer et damnation, l’émission n’y était pas. Et comme j’ai revu ma notion de coûts irrécupérables dernièrement, j’ai cherché une émission à regarder quand même.

Une mini série avec Diane Kruger ? Elle est bien trop rare sur mon écran, allez go. J’ai donc lancé Little Disasters et c’était parti pour six épisodes de crise d’angoisse par procuration.

Car, trigger warning (avertissement de contenu, quoi) : cette série parle de parentalité sous l’angle des violences sur enfants, de violences conjugales, de santé mentale, gaslighting, bullying aussi.


On est souvent dans la tête de l’héroïne, ce qui permet de très bien décrire les phobies d’impulsion, ces pensées intrusives où l’on se projette, par exemple, en train de faire du mal à quelqu’un.

Diane Kruger affiche une expression imperturbable, que ses amis voient comme du calme, ou au fur et à mesure de sa charge parentale, qu’elle se renferme. A l’intérieur, c’est un effort chaque seconde pour contenir ses angoisses.

Le pire c’est que ça, c’est pas le scénario. On commence par la fille de Jess (Diane Kruger) qui a 10 mois et atterrit aux urgences pour une fracture du crâne. Une amie médecin est de garde, qui n’a d’autre choix que d’appeler les services sociaux.

Pendant tous ces épisodes, Jess a-t-elle frappé son enfant ou certaines scènes sont-elles uniquement des phobies d’impulsion ? Est-ce que c’est le mari, est-ce l’un des grands frères ?

On trouve à reprocher à ce couple, bien trop riche qui se croit au-dessus des services sociaux (d’après ces derniers), qui cache des choses, qui n’a pas vacciné ses enfants et s’adapte au benjamin sans proactivement diagnostiquer son autisme.

Les trois autres couples d’amis autour d’eux se déchirent, les dernières vacances ensemble qui se sont mal passées ressortent et tout le monde a des casseroles dans le placard (encore heureux pas des cadavres, manquerait plus que ça).

C’est tellement dur à supporter que je *devais* regarder la fin.

Spoiler, tout finit bien et mes nerfs sont très contents. Par contre mon regard critique est mort de rire. Il n’y aucune remise en question des services sociaux, dont on voit bien que le fonctionnement même implique une déstabilisation profonde des parents et une escalade de la situation. (ça ne dit rien de leur réel fonctionnement en Grande-Bretagne, ni que retirer la garde à des parents ne soit pas la chose à faire si nécessaire)

Le méchant est vraiment très méchant, très caricatural. Caricatural ? Qui n’a pas dit “Ohlala Michel il est con mais il est pas méchant”, en voyant un pote jeter sa meuf dans la piscine ? Parce que ça commence comme ça. Le type ne cache pas son aigreur et son envie d’argent, mais on connaît plein de gens comme ça, en option ils le cachent juste mieux.

Quand il gaslighte sa femme ce serait à montrer à l’école comme un violentomètre : “mais tu vas faire quoi si tu me quittes ? T’as pas de diplôme, qui voudra de toi ?”. Ce genre de choses, je sais qu’elles ont été prononcées dans mon entourage. Son fils commence à harceler d’autres gamins à l’école et lui ne voit pas le problème.

Les attitudes genrées sont très fidèles. A part ce type immonde, les autres maris veulent soutenir leurs femmes. Mais si l’un a l’air plutôt ok, l’autre force sans en avoir conscience sa femme à refaire une lourde procédure de fécondation in vitro, et le mari de Jess n’a pas l’air d’en foutre une ramée à la maison.

“Tout n’a pas à être rangé nickel voyons!” (dans ce cas, certes, puisque Jess a des TOC, mais combien de fois j’ai entendu ça). “Je suis moins à la maison mais c’est moi qui paye tout” : est-ce vraiment la priorité, hm ?

Jess a géré ses enfants jusqu’ici, comment admettre qu’elle n’y arrive plus ? Son mari lui fait des reproches et s’énerve, mais ne lui propose pas de solution concrète.

Les femmes paraissent divisées et semblent jouer aux commères au départ. Puis, comme dans Big Little Lies, elles s’organisent, elles se rendent service (sauf Charlotte qui joue la girlboss croqueuse de mari, beau cliché merci les scénaristes), tout en ayant un sacré paquet de merde à gérer chacune de leur côté. On pourrait dire qu’il y a une belle concentration de problèmes dans ce groupe d’amis, je pense que non. On a tous une amie en dépression post partum, l’autre est alcoolique, celui-là qui est un bully est celle-ci qui en est victime.

Le personnage de Jess faisait bien trop écho à mes efforts au boulot pour faire semblant que ça va, pour contenir mon angoisse jusqu’à ce que je sois seule, que j’arrive dans la voiture. Je me souviens des angoisses en vérifiant le matériel, qu’est-ce que je foutais là ? J’allais jamais y arriver. De ne plus pouvoir répondre aux “comment ça va”. Non ça ne va pas, mais j’essaye de serrer les dents et de continuer, alors laisse moi.

Je voulais regarder une émission à la con sur des cheerleaders, au final j’ai retenu ma respiration toute la journée.

Il neige dans mon cerveau. Formuler une phrase, c’est compliqué.

Repos obligé.

Est-ce que je couve quelque chose ? Chaque fois je me pose la question. “C’est pas possible d’être si fatiguée” en plus j’ai rien fait hier.

Mais je paye les jours d’avant. J’ai marché, j’étais très emballée par le ciné. Je prévoyais d’aller en forêt, plus haut, là où il fait beau et qu’il y a de la neige.

Payer. Être toujours endettée. Et faire face à une incompréhension massive.

De l’extérieur, ça paraît triste. Froid et gris. Et moi-même, en voyant des couples âgés au cinéma à midi, je me suis demandé si c’était triste ou pas.

Et pourtant, c’est le Noël le plus apaisé depuis… Depuis quand ? J’ai eu mon lot de stress logistiques, de “il faut”, de contraintes de boulot. “Fêter” Noël à l’hôpital, c’est pas de la tarte.

(Passer le nouvel An aux urgences mais pas dans le cadre du travail, non plus, mais c’est une autre histoire)

J’ai fêté avec des pâtes pimentées, j’ai pris mon courage à deux mains pour aller au cinéma. Deux heures assise à me concentrer, et sans pouvoir m’allonger. J’appréhendais.

Et ce documentaire animalier fut un régal pour les yeux autant que pour les oreilles.

Découvrir les cernes rouges du grand tétras, ces plumes ébouriffées et cette posture majestueuse. Son chant si étrange et sa marche lente sur la glace.

Certes, il est magnifique, et j’ai beau avoir vu sur chaque office du tourisme de montagne petite, que les tétras composaient la faune du parc régional, je n’en ai jamais vu. Et y en a-t-il seulement encore. D’ailleurs, dans les Vosges, dans ce film, il n’y en a plus.

Mais une fois le tétras admiré, j’ai eu envie de pleurer. Cette silhouette d’écureuil, le groin d’un blaireau ou cette tête de vache, pardon de cerf. Les petites têtes de chouettes, et leur parfait camouflage avec le tronc de leur arbre.

Le regard fixe et rouge du hibou grand duc à la caméra. Le regard du fond de la nuit du lynx, en gros plan. “Je t’ai vu. C’est moi qui t’ai trouvé”.

Les Vosges hors été, des forêts humides, noires et hostiles. Un régal pour le cinéaste, qui passe la moitié du film à contempler la brume. On aperçoit des ombres, on voit flou les bestioles. Il est rappelé qu’on entend plus qu’on ne les voit. Si Vincent Munier veut étendre son film avec un podcast, je suis preneuse.

La brume. À travers une toile d’araignée. Devant la neige. L’eau qui s’évapore d’un tronc. Le souffle du tétras. Un cerf essouflé qui fume de sueur.

Ce n’est pas un film comme on a l’habitude de voir.

Il est aussi question de transmission. “Papi ! Je suis coincé dans la neige”.

“Elle est si belle cette mésange avec sa crête. Un peu punk. C’est toi au saut du lit.”

En sortant, je suis passée au bord de l’eau. Un foulque plongeait, un goéland barbotait. Tout était gris, le ciel comme l’eau, même le saule pleureur. Et c’était quand même très beau.

Je suis revenue au chaud, et j’ai caressé les minettes endormies. chatte marbrée endormie en croissant sur mes genoux